Texte et traductions
Le shah de Perse, le roi Hussein et Madame Claude de Paris
La reine des maisons de rendez-vous de Paris, Madame Claude, qui dirigeait le célèbre réseau de call-girls de luxe et était assurément une légende de son vivant, a été condamnée ces jours-ci par contumace à toutes sortes de peines de prison et d’amendes. Beaucoup de gens, dans des milieux qui ne sont pas du tout populaires, regrettent aujourd’hui la maison de rendez-vous de Madame Claude. Nous voudrions évoquer ici deux personnes qui, depuis, ont bien vécu des choses. Mais tout de même, il est agréable de se souvenir.
Ces révélations viennent de l’une des filles de Madame, qui a décidé aujourd’hui, à la veille de son mariage, de raconter ses souvenirs exclusifs. Et elle a une sacrée histoire. Ses clients, raconte-t-elle, étaient le (feu) shah d’Iran et Hussein, roi de Jordanie.
Les règles du protocole étaient strictement respectées dans la maison de rendez-vous. « On m’avait donné pour consigne d’appeler le shah “Votre Altesse” et non pas simplement “Monsieur”. Quand le shah souhaitait me rencontrer, l’un de ses hommes téléphonait à Madame Claude. Les rendez-vous étaient toujours fixés dans un hôtel luxueux de Paris. C’était très agréable. Le shah est un homme très délicat et, à chacune de mes arrivées, je trouvais toujours du champagne et du caviar. Rien de tel pour se mettre en forme... »
Le roi Hussein, semble-t-il, était en forme en permanence. C’est la véritable vedette de l’histoire, si l’on peut s’exprimer ainsi.
« En matière de virilité, les compliments les plus chaleureux vont au roi Hussein », dit la jeune femme expérimentée. « Après avoir été présentés officiellement dans le respect de toutes les règles du protocole, nous sommes passés aux choses sérieuses et, croyez-moi, nous ne nous sommes pas ennuyés. En compagnie du roi, j’ai connu une véritable tempête des sens... »
■
Le client se fait bouffer...
Les restaurants comiques sont une institution bien connue à Paris. Tout s’y passe pour donner au lieu un caractère amusant. On asperge les clients, les toilettes chantent à tue-tête. Et ainsi de suite.
Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est que, plaisanterie mise à part, le sens de la plaisanterie ne va que dans un sens. On rit du client qui arrive avec un large sourire, plein d’attentes, prêt à tout. Essayez donc de plaisanter aux dépens du personnel ! Beaucoup d’entre eux et d’entre elles n’ont aucun sens de l’humour. Ils travaillent. Vous, vous êtes venu vous amuser. Alors, vous vous faites bouffer. Il y a quelque chose là-dedans. Bien sûr, ce n’est pas une règle générale. Nous y reviendrons.
En tout cas, l’invention la plus efficace, ce sont les jumelles que l’on tend au convive éberlué à la place du menu. Le menu lui-même est écrit à la craie sur un tableau très, très éloigné, sur le mur d’en face. Et même avec les jumelles, on peine à lire autre chose que les noms des plats. L’addition arrive à la fin, individuellement et par écrit. C’est alors qu’on voit aussi le prix. Nous voulions écrire un chèque qui ne puisse se lire qu’à la loupe. Nous n’y sommes pas arrivés.
■
Encore un samedi soir à Paris
« Le Palace » est le temple du disco à Paris. Une salle de théâtre transformée en la plus belle discothèque du monde, avec des gens qui s’efforcent toujours d’être les plus extravagants. Il n’est donc pas étonnant que, lorsqu’on a annoncé l’ouverture d’une antenne estivale du « Palace » dans la station balnéaire de Cobourg, sur la côte atlantique, tout le gratin, dans ses tenues éblouissantes et ses décolletés plongeants, se soit précipité, avec les bons vieux habitués du samedi soir, dans le train spécial « Trans Palace Express », parti de Paris dans la soirée.
C’était vraiment un train très spécial. De la musique disco déchaînée, sans interruption. Des lumières clignotantes. Des quantités légendaires de champagne et un repas en cinq services. Et par-dessus tout : de la danse. Tout le monde était là. L’homme aux ailes d’or. La femme aux plumes rouges. Le personnage mélancolique. La femme nue avec quelque chose d’indistinct sur la poitrine. Comme d’habitude.
À minuit et demi, le train complètement ivre arriva à Cobourg, et il semblait que les rails eux-mêmes étaient devenus quelque peu instables. Là, des dizaines de voitures de style début de siècle attendaient les arrivants. Le regretté Scott Fitzgerald serait sûrement passé de l’alcool aux drogues dures s’il avait eu la chance d’être ici.
Alors, quelque mille personnes dansèrent là jusqu’à l’aube. La femme aux plumes rouges changea de couleurs. La mélancolie changea d’homme. La femme nue emmena les ailes d’or faire une promenade matinale sur la plage. Les palmiers pâlirent et transpirèrent, probablement par manque de chlorophylle. Le champagne aussi fut vite épuisé. Mais le whisky, il faut le reconnaître, tint jusqu’au matin. Respirer, impossible. Boire — oui. Et danser, danser.
À six heures et demie du matin, le train fou partit pour Paris. À l’intérieur, une collection de cadavres ronflants, dont seul le café et un « croissant » traditionnel réussirent à ouvrir la bouche. Encore un samedi soir parisien comme il se doit.
■
Un sandwich des mains d’Hitler
« Mephisto » d’Ariane Mnouchkine, c’est le meilleur théâtre que l’on puisse voir cet été à Paris. Beaucoup moins novateur et éblouissant que le spectacle qu’elle avait monté sur la Révolution française, mais tout de même un théâtre intéressant, dans un cadre piquant, avec de nombreux moments forts.
La pièce est tirée du livre de Klaus Mann (fils du grand Thomas Mann, qui s’est donné la mort). Elle raconte l’ascension puis la chute d’un acteur allemand de premier plan, entraîné dans les bras de la machine nazie. Le décor : l’Allemagne des années vingt et trente. La pièce va et vient entre une scène de théâtre traditionnelle, à une extrémité de la salle, et une scène de cabaret antinazi dans le style de l’époque, qui présente des textes authentiques d’Erika Mann (la sœur). Les spectateurs sont assis sur des bancs très bas et très durs. (Nous avons apporté un coussin de la maison. Nous sommes déjà expérimentés.) Les bancs ont un dossier mobile ; on peut donc changer d’orientation selon ce qui se passe. Mnouchkine a dédié la pièce à tous les acteurs assassinés pendant cette période. Leurs noms, projetés à la fin du spectacle de quatre heures sur d’immenses feuilles de papier, apparaissent sur le côté de la salle, avec derrière eux des images animées d’un camp de concentration.
Le lieu est depuis dix ans la demeure traditionnelle du « Théâtre du Soleil ». Un ancien camp militaire qui servait de dépôt de munitions, dans le bois de Vincennes, près de Paris. Les acteurs qui ont pris la place des soldats y vivent en communauté et font eux-mêmes tout ce qui entoure le spectacle : ils vendent les billets et tiennent le buffet. La loge est aussi la salle d’attente, où le public affamé (quatre heures !) se jette sur les sandwiches, la bière, le vin et tout le reste. Comme le veut l’usage, les acteurs servent le public en costumes de scène. Cette fois, le résultat était un peu macabre. Vous imaginez ce que cela fait de recevoir un sandwich au fromage et deux francs de monnaie des mains d’Adolf Hitler (plus précisément : de son sosie de cabaret), ou de boire une bière vendue par deux hommes des « S.S. » en uniforme, bottes et tout le reste, souvenir d’une autre cave à bière, lointaine...
Brrrrrr...